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LE MISTRAL, FAUTEUR DE TROUBLE ET FACTEUR DE TEXTE DANS JEAN LE BLEU DE JEAN GIONO

Dr. Bruno Sibona

 Abstract

         Le mistral rend fou ; tous les Provençaux le savent. Giono est un écrivain qui a utilisé ce vent, auro ou magistralis, comme agent dynamique créateur de fiction. Je n’ai pas l’intention de faire une psychanalyse du vent à la suite de Bachelard dans l’ensemble de l’oeuvre de Giono. Marcel Neveux l’a ébauchée de manière assez convaincante dans son livre Jean Giono ou le bonheur d’écrire (1990). J’ai plutôt l’intention d’examiner plus attentivement un passage de son récit semi autobiographique, Jean le Bleu, qui donne le premier rôle à ce phénomène atmosphérique si particulier. Dans cet épisode à la fois tragique et fort mystérieux, l’auteur étant enfant semble avoir été le témoin d’une épidémie de suicides inexpliqués dans le petit village de Corbières où il avait été envoyé comme apprenti berger pendant l’été.
            Pour l’écrivain cloîtré dans son étude manosquine, avant de s’offrir comme objet de désir, le vide de l’espace extérieur cachait un péril et présentait une menace enveloppante. C’est souvent le vent qui exprimera le mieux cette menace extérieure et viendra jeter le trouble dans des esprits villageois réglés par les rythmes ancestraux. Bachelard nous dit qu’ « avec l’air violent nous pourrons saisir la furie élémentaire, celle qui est tout mouvement et rien que mouvement », mais il insiste aussi sur la dimension créatrice de cette furie. Pour lui, le vent exprime une « colère initiale », une « volonté première » qui « attaque l’œuvre à faire » ; « L’animisme violent du vent, animisme divisé, pressé, bousculé … crée une foule d’êtres dans une tempête ». Même si Giono se voyait d’abord comme un panthéiste, son imagination féconde, en particulier dans Jean le Bleu, exploite sans complexe la veine animiste. Mais au-delà de tout potentiel visionnaire, métaphorique ou allégorique, pour Giono comme pour Bachelard, « ce sont les caractères dynamiques plutôt que les caractères formels qui sont créateurs ».
            Je voudrais donc lire ce passage à l’aide d’une lumière l’éclairant si l’on peut dire ‘de biais’, celle provenant de la théorie du chaos. Il n’est pas sans importance que le premier théoricien du chaos fut un mathématicien égaré chez les météorologues. Dans le livre de James Gleick, La Théorie du chaos (1989), le premier chapitre est consacré aux études qui ont porté sur les turbulences atmosphériques. Effectivement, « l’aspect irrégulier de la nature, discontinu, désordonné, tout cela est resté une énigme ou pire, a été perçu comme une monstruosité ». Si la question théorique sur le chaos peut se formuler ainsi : « dans un univers soumis à l’entropie, inexorablement attiré vers un désordre croissant, comment l’ordre apparaît-il ? », j’ai envie de me demander comment, dans l’œuvre de Giono, une narration fondée sur la perturbation atmosphérique provenant d’une nature source de violence, de conflit et d’angoisse, peut se résoudre dans l’ordre très provisoire d’une humanité pour un moment réconciliée avec elle-même et les forces cosmiques qui l’englobent.

            Certes, toute tentative de parallélisme entre une science physique et l’analyse littéraire présente des risques méthodologiques ou herméneutiques, mais, dans la mesure où les scientifiques qui étudient la dynamique du chaos ont découvert que « le comportement désordonné des systèmes simples agissait comme un processus créatif », il me semble légitime de s’attacher à démontrer comment Giono, écrivain attentif aux forces cosmiques, atmosphériques et spatiales s’il en est, s’est efforcé d’introduire dans sa fabrique textuelle des représentations de forces perturbatrices, simples et terriblement efficaces, qui motivent et dynamisent sa trame narrative (puisque, comme le dit Marcel Neveux, « chez [Giono], c’est la substance romanesque qui impose un mode de composition »).
            La restauration de l’ordre villageois sera opérée (ou tout au moins tentée) par le curé du village à l’aide d’un rituel préchrétien, profondément archaïque, de renouvellement des feux et de purification par le sel. Nous retrouvons ainsi le Giono mythographe qui, pour finir, était peut-être beaucoup plus un homme d’ordre cosmique soumettant en confiance sa plume à l’instinct de conservation dominant un espace assagi que le rhapsode des déchaînements dionysiaques.


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